Atlantic Ooze 2,500 fathoms G150, 1033372 — SINKER plonge : filmer la neige marine en chute libre

SINKER plonge : filmer la neige marine en chute libre

📷 Atlantic Ooze 2,500 fathoms G150, 1033372 — Credit : Wikimedia Commons

L’eau est froide, 14 degrés à peine au toucher du métal. Sur le pont du navire de recherche, les techniciens du MBARI ajustent les dernières connexions d’un engin qui ressemble à un croisement entre une cage de plongée et un télescope sous-marin. Il s’appelle SINKER. Dans quelques minutes, il va disparaître sous la surface.

Ce que personne ne voyait vraiment

La neige marine. Le terme est poétique, presque trompeur. Sur le terrain, ça ressemble à ça : des particules blanchâtres, minuscules, qui dérivent lentement vers le fond comme des flocons au ralenti. Des morceaux de matière organique morte, des restes de plancton, des fèces d’animaux marins, des fragments de mucus. Rien de glamour. Et pourtant, ce flux constant de particules est l’une des pompes à carbone les plus puissantes de la planète.

Le chiffre qui change tout : l’océan absorbe environ 25 % du CO2 que les humains émettent chaque année. Une part significative de ce carbone est exportée vers les fonds marins précisément grâce à cette neige marine. Quand une particule coule et s’enfonce à des centaines, voire des milliers de mètres, elle emporte avec elle du carbone loin de l’atmosphère. Pour des décennies. Pour des siècles parfois.

Mais voilà le problème : on ne sait toujours pas très bien comment ce processus fonctionne dans le détail. Quelle proportion des particules atteint réellement le fond ? À quelle vitesse coulent-elles ? Est-ce qu’elles se dissolvent en chemin, ou se transforment, ou s’agglomèrent ? Les modèles climatiques qui tentent de prédire l’évolution des océans buteraient sur ces incertitudes depuis des décennies.

SINKER dans l’eau

L’équipe du MBARI, l’Institut de recherche sur l’aquarium de Monterey Bay en Californie, a conçu SINKER précisément pour aller chercher ces réponses MBARI. Le système embarque des caméras haute résolution capables de photographier des particules microscopiques en pleine colonne d’eau, sans les perturber, sans les aspirer, sans les broyer comme le feraient des filets classiques. L’idée est de les observer in situ, dans leur milieu naturel, à mesure qu’elles tombent.

Sur le pont, le déploiement prend du temps. Les câbles, les ballasts, les systèmes de flottaison larguables que l’équipe appelle STT, pour Sediment Trap Tether, doivent être relâchés dans le bon ordre. Un technicien vérifie les connexions une dernière fois. Quelqu’un crie un ordre. Le treuil gronde. SINKER descend.

Ce n’est pas une métaphore. L’engin va littéralement traverser plusieurs centaines de mètres de colonne d’eau en mode autonome, en filmant tout ce qui passe devant ses optiques. Il va suivre la neige marine depuis là où elle se forme, près de la surface illuminée où vit le phytoplancton, jusqu’aux profondeurs obscures où elle s’accumule sur le fond.

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Ce que ça change pour comprendre l’océan

Les méthodes classiques pour étudier ce flux de particules reposent sur des pièges à sédiments, des cylindres ouverts qu’on suspend à différentes profondeurs pour collecter ce qui tombe dedans. Utile, mais limité. On récupère un échantillon. On ne voit pas le voyage. On ne sait pas si une particule a mis deux heures ou deux semaines à arriver là.

SINKER offre quelque chose de différent : une vision continue, dynamique, du flux. Les caméras embarquées peuvent distinguer des agrégats de tailles variées, mesurer leur vitesse de chute, estimer leur densité. Couplé au STT qui ancre le système à différentes profondeurs, l’ensemble permet de comparer ce qui existe à 100 mètres de profondeur avec ce qui arrive à 1000 mètres ou plus. Ce qui disparaît entre les deux, voilà ce qui intéresse les chercheurs.

Parce que si la majorité du carbone se redissout dans la colonne d’eau intermédiaire avant d’atteindre le fond, alors la pompe biologique est bien moins efficace que certains modèles le supposent. Et si les projections sur la capacité de l’océan à absorber nos émissions futures sont basées sur des données incomplètes, les conséquences pour les prévisions climatiques sont considérables.

Un fond marin qui reçoit, ou pas

L’autre bout de l’histoire, c’est ce qui se passe quand les particules atterrissent sur le sédiment. Le STT, une fois largué et remonté à la surface, apporte des données sur la quantité et la nature de ce qui a réellement touché le fond. L’imagerie de SINKER permet de mettre en relation ce qui a été observé pendant la descente avec ce qui a finalement été déposé.

Sur le terrain, ça ressemble à ça : une fine couche de matière beige pâle qui s’accumule très lentement sur un fond sombre, à des milliers de mètres sous la surface. Des centimètres qui représentent des milliers d’années d’accumulation. Une archive. Un enregistrement de ce que l’océan a capturé et séquestré, couche après couche.

Les premières données de cette expédition du MBARI ne sont pas encore publiées. Les images sont en cours d’analyse. Mais le simple fait de pouvoir filmer ce processus de bout en bout, de la surface aux profondeurs, représente déjà un changement d’échelle dans la façon d’étudier l’une des fonctions les plus critiques de l’océan.

La question qui reste ouverte

Les modèles climatiques actuels intègrent-ils vraiment la variabilité de cette pompe biologique ? Et si les océans, sous l’effet du réchauffement, modifiaient la composition ou la taille des particules de neige marine, est-ce qu’on le verrait venir à temps pour ajuster nos prévisions ? SINKER ne répondra pas à tout. Mais pour la première fois, il filme ce que personne n’avait encore suivi de si près, de haut en bas, dans le noir.

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📡 Source originale : MBARI

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