Quand l’océan se donne à entendre
📷 Blow of a blue whale in the Arctic sea — Credit : Wikimedia Commons
Un grondement sourd. Pas un bruit de moteur, pas un tonnerre lointain. Quelque chose de plus grave, de plus ancien. C’est la voix d’une baleine bleue, captée à des centaines de mètres de profondeur, diffusée maintenant dans une salle bondée de Monterey, Californie. Les enfants s’arrêtent. Les adultes aussi.
Un festival, une invitation à écouter
Chaque année depuis seize ans, Whalefest Monterey transforme la baie en salle de classe géante. Des milliers de visiteurs, familles, curieux, passionnés, convergent vers le front de mer pour une journée consacrée aux grandes migrations des cétacés. Cette année, le MBARI (Monterey Bay Aquarium Research Institute) y tenait un stand particulier : pas de poisson dans un bocal, pas de panneau plastifié avec des flèches. Une expérience sonore. Une immersion dans ce que les chercheurs appellent le soundscape, le paysage acoustique de l’océan MBARI.
Sur le terrain, ça ressemble à ça : des casques audio posés sur une table, des spectrogrammes qui défilent sur un écran, des formes colorées qui bougent comme des flammes. Chaque couleur, une fréquence. Chaque fréquence, un animal, une machine, une tempête. Le chercheur qui explique tout ça n’a pas besoin de crier pour se faire entendre. L’océan parle assez fort.
La baleine bleue sous surveillance acoustique
L’un des axes majeurs présentés au festival concerne l’écologie des baleines bleues, les plus grands animaux ayant jamais existé sur Terre. Le MBARI déploie depuis plusieurs années des hydrophones, des microphones sous-marins, dans la baie de Monterey et au-delà. Ces instruments captent en continu les vocalisations des baleines, leurs chants, leurs appels, parfois sur des distances de plusieurs centaines de kilomètres.
Le chiffre qui change tout : une baleine bleue émet des sons à des fréquences aussi basses que 10 à 40 hertz. C’est en dessous du seuil d’audition humain sans amplification. Ce n’est pas une métaphore. Ces animaux communiquent dans une gamme que nous ne percevons pas naturellement, ce qui rend leur étude à la fois fascinante et techniquement exigeante.
Pourquoi étudier leurs sons plutôt que de les suivre visuellement ? Parce que l’acoustique permet de suivre plusieurs individus simultanément, de nuit comme de jour, par mauvais temps, sans jamais perturber les animaux. Un bateau de recherche qui s’approche trop change le comportement de l’animal. Un hydrophone ancré au fond, lui, écoute sans déranger. Les chercheurs du MBARI croisent ces données acoustiques avec des observations satellitaires et des relevés de température pour comprendre comment les baleines bleues utilisent l’espace en fonction de la disponibilité de leur nourriture principale : le krill.
L’intelligence artificielle entre en scène
Écouter l’océan, c’est bien. Comprendre ce qu’on entend à grande échelle, c’est une autre affaire. La baie de Monterey génère des teraoctets de données sonores par an. Aucune équipe humaine ne peut les analyser manuellement. C’est là qu’intervient l’intelligence artificielle.
Le MBARI a présenté à Whalefest ses travaux sur l’automatisation de la reconnaissance des sons biologiques. Des algorithmes entraînés à distinguer le chant d’une baleine bleue du bruit d’un cargo, le clic d’un dauphin du craquement d’une crevette pistolet (un animal minuscule capable de produire des sons parmi les plus forts de l’océan, soit dit en passant). Ces outils permettent de traiter en quelques heures ce qui prendrait des mois à une équipe de chercheurs.
Mais entraîner un algorithme demande des données étiquetées, c’est-à-dire des enregistrements que quelqu’un a déjà identifiés correctement. Et là, le MBARI a eu une idée qui sort des sentiers battus : FathomVerse, un jeu mobile. Les joueurs écoutent des extraits sonores et les classifient. Sans le savoir tout à fait, ils contribuent à construire la base de données qui servira à entraîner les prochains modèles d’IA. La science participative habillée en divertissement. Plusieurs milliers de personnes ont déjà joué. Les données qu’ils génèrent sont réelles et utilisables MBARI.
Ce que ça change, concrètement
On pourrait voir tout ça comme de la vulgarisation sympathique, une belle journée au bord de l’eau avec des casques audio. Ce serait réducteur. Ce que le MBARI construit à travers ces outils, c’est une capacité de surveillance acoustique continue et automatisée de l’océan, quelque chose qui n’existait pas il y a dix ans à cette échelle.
Comprendre où se trouvent les baleines bleues, quand elles arrivent dans la baie, quelles zones elles privilégient selon les saisons : ces informations ont des conséquences directes sur les politiques de gestion du trafic maritime. En Californie, des programmes existent déjà pour ralentir les navires dans certaines zones à certaines périodes afin de réduire les collisions avec les cétacés. Des données acoustiques plus précises permettent d’affiner ces recommandations, de les rendre plus efficaces et moins contraignantes pour le commerce.
Sur le terrain, ça ressemble à ça : un chercheur qui explique à une gamine de huit ans comment une baleine parle avec son ventre. La gamine écoute avec des grands yeux. Puis elle demande si la baleine peut entendre le bateau qui passe au-dessus d’elle. Le chercheur marque une pause. Oui, répond-il. Très bien même. Trop bien, parfois.
La question qui reste ouverte
La pollution sonore sous-marine, le bruit des moteurs, des sonars, des chantiers offshore, figure parmi les perturbations les moins visibles mais les plus documentées par la recherche acoustique. Les cétacés modifient leur comportement, leurs routes migratoires, parfois leurs chants, en réponse à cette cacophonie croissante. Le MBARI accumule des années de données qui permettront un jour de mesurer ces effets avec précision.
Mais la question reste entière : une fois qu’on sait exactement comment le bruit humain affecte les baleines bleues, que fait-on de cette connaissance ? Les outils pour écouter l’océan progressent vite. Les outils pour agir sur ce qu’on entend, eux, avancent à un autre rythme.
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📡 Source originale : MBARI



