Group of tuna — Thon rouge : les pêcheurs deviennent chercheurs

Thon rouge : les pêcheurs deviennent chercheurs

📷 Group of tuna — Credit : Wikimedia Commons

Le moulinet hurle. Pas de métaphore, pas d’exagération : la ligne part à toute vitesse et le son est strident, presque mécanique. À la poupe d’un bateau de quinze mètres, les jambes calées contre le plat-bord pour ne pas basculer, Brian Bacon saisit la canne. Au bout : un thon rouge atlantique. Ce qui va se passer dans les deux minutes suivantes ne ressemble pas à une partie de pêche ordinaire.

Une prise, une balise, une donnée

Sur le terrain, ça ressemble à ça : le poisson arrive bord à bord, essoufflé, brillant. Brian ne le garde pas. Il sort une balise, une petite tige équipée d’un émetteur, et la plante délicatement à la base de la nageoire dorsale. Quelques secondes. Le thon repart dans l’Atlantique, porteur d’un petit dispositif qui va transmettre sa position, sa profondeur, la température de l’eau qu’il traverse. Puis Brian note tout dans un carnet prévu à cet effet, et la pêche reprend.

Brian et son fils Peter font partie d’un programme de marquage coordonné par la NOAA, l’agence américaine d’observation océanique et atmosphérique NOAA. Ensemble, les deux hommes ont déjà balisé 273 thons rouges. Deux cent soixante-treize. C’est le genre de chiffre qui, accumulé sur des années de sorties en mer, commence à dessiner quelque chose de solide.

Pourquoi le thon rouge est si difficile à suivre

Le thon rouge atlantique, Thunnus thynnus, est l’un des grands migrateurs de l’océan. Il peut peser plus de 400 kilogrammes, nager à 70 kilomètres heure, et traverser l’Atlantique en quelques semaines. Il plonge, remonte, disparaît, réapparaît. Les gérer sans les connaître revient à réguler la circulation d’une ville dont on ne possède aucune carte.

Le chiffre qui change tout : les scientifiques estiment que les stocks de thon rouge de l’Atlantique ouest ont connu des effondrements sévères dans les années 1970 et 1980, avant que des mesures de gestion ne soient instaurées. Depuis, les populations semblent se reconstituer, mais lentement, et les données restent insuffisantes pour tracer une image complète des déplacements réels de l’espèce. Où se reproduit-il exactement ? Quelles zones fréquente-t-il selon les saisons ? Quels corridors migratoires emprunte-t-il ? Les réponses existent quelque part sous la surface. Encore faut-il aller les chercher.

C’est précisément là que les pêcheurs de loisir entrent en jeu. Les navires de recherche scientifique ne peuvent pas être partout. Leurs sorties sont planifiées, leurs zones d’intervention limitées, leurs budgets contraints. Mais les pêcheurs amateurs, eux, sortent régulièrement, souvent aux endroits les plus productifs, précisément là où les thons se concentrent. Ils ont le contact direct avec l’animal, la connaissance intuitive du terrain, et parfois des décennies d’expérience dans des zones précises.

De la passion au protocole

Participer au programme ne s’improvise pas. Les volontaires reçoivent une formation, un kit de marquage standardisé, et des instructions précises sur la manière de manipuler le poisson avec un minimum de stress pour lui. La balise doit être posée rapidement, proprement, au bon endroit. Les données notées dans le carnet doivent être complètes : heure, position GPS, taille estimée du poisson, comportement à la remise à l’eau. Chaque fiche remplie devient une entrée dans une base de données scientifique.

Pictogrammes sécurité Suisse — signalétique chantier GHS

Sur le terrain, ça ressemble à ça : une routine méticuleuse qui s’ajoute à l’excitation de la prise. Les Bacon, après des années de pratique, ont rendu le geste presque automatique. Mais au début, admet Brian, il fallait tout vérifier deux fois, ne rien oublier, résister à l’impulsion de garder le poisson quand il est exceptionnel.

Ce type de programme s’appelle science citoyenne. Le principe : mobiliser des observateurs non professionnels pour collecter des données à grande échelle, dans des contextes où les chercheurs ne peuvent pas opérer seuls. Il existe des programmes similaires pour les oiseaux migrateurs, les papillons, les récifs coralliens. Dans le domaine marin, la logistique est plus complexe, mais le potentiel est énorme : des milliers de bateaux de pêche récréative sillonnent les eaux côtières et hauturières chaque saison.

Ce que les balises révèlent

Quand une balise est récupérée, soit parce qu’un autre pêcheur a capturé le même thon, soit parce que le dispositif s’est détaché automatiquement après une durée programmée et est remonté en surface, les données qu’elle contient racontent une histoire. Profondeurs atteintes, températures enregistrées, routes suivies : autant d’informations qui permettent de reconstituer le trajet de l’animal entre deux points connus.

Ces trajectoires, agrégées sur des centaines d’individus marqués par des centaines de pêcheurs différents, commencent à révéler des patterns. Certains thons rouges semblent fidèles à des zones précises d’une année à l’autre. D’autres traversent des espaces qu’on ne soupçonnait pas. La température de l’eau semble influencer leurs profondeurs de plongée bien plus qu’on ne le pensait.

Ces données ne servent pas qu’à la science pure. Elles alimentent directement les modèles utilisés pour fixer les quotas de pêche commerciale et récréative, négociés chaque année dans des instances internationales. Connaître précisément où vit le thon rouge, combien il y en a, comment les populations se comportent : c’est ce qui permet, en théorie, de prendre des décisions de gestion moins aveugles.

La question qui reste ouverte

Brian et Peter Bacon ont balisé 273 thons. Combien en faudra-t-il pour que les modèles soient vraiment fiables ? Et si les pêcheurs amateurs devenaient une composante structurelle de la surveillance des grands pélagiques, non plus une aide ponctuelle mais un réseau permanent, formé et équipé, le seul capable de couvrir des zones que la recherche institutionnelle n’atteint jamais vraiment ?

Le moulinet peut recommencer à hurler à tout moment. Cette fois, les données partiront avec le poisson.

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📡 Source originale : NOAA

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